Mercredi 1er octobre 2008 Ce port de Tarifa est bien bruyant
avec les ferry et NGV inquiétants. Dès le réveil,
à 8h, alors que le soleil n’est pas encore levé,
nous larguons les amarres.
Il y a un vent d’est force 5, mais la mer est bien plus
plate en atlantique qu’elle ne l’était
en méditerranée. Nous prenons le cap de Porto
Santo sous génois seul et sous la conduite du moussaillon
(SIMRAD 32).
Je suis obligé de reprendre la barre à plusieurs
reprises pour que notre route ne soit pas trop proche des
multiples cargos, porte-containers et tankers qui se croisent
autour de nous en un ballet à la chorégraphie
parfois angoissante.
L’écran du radar A.I.S. est parsemé de
petites taches, comme je n’avais jamais vu.
Le temps d’éviter les cargos, de ranger les pare-battages,
de régler le pilote, de faire le point sur la carte
et il est déjà 10heures. Le GPS nous indique
alors Porto Santo à 554 milles, mais la vitesse du
bateau se stabilise toujours au dessus des 7 nœuds.L’équipage
qui avait un peu marchandé sa traversée à
bord semble prendre les choses à cœur et s’est
lancé dans la cuisine. Un délicieux plat avec
le thon restant du barbecue de la veille et (surtout une recette
inédite de muffins cuits au four.
La traversée commence bien, d’ailleurs pour fêter
l’événement, un troupeau de grands dauphins
vient jouer autour de l’étraves. Ils sont une
vingtaine à faire un ballet précis, à
bondir à plus de 6 simultanément, à frôler
la coque de quelques centimètres. Il semble possible
de les caresser, si ce n’étaient les mouvements
parfois violents du bateau dont le génois se gonfle
parfois à contre.
Quel plaisir de se retrouver une nouvelle fois à
l’orée de plusieurs jours de mer. La dernière
longue traversée remonte à presque 12 ans, quand
nous avions quitté les Canaries avec Pascal et Bertrand.
Petite différence, il avait fallu à l’époque
attendre d’approcher des Antilles pour que le GS nous
affiche le temps restant, alors qu’aujourd’hui
il est rapidement descendu en dessous de la barre des 99 heures.
Alors que je suis en train d’écrire, il est 14
heures et il ne nous affiche plus que 78 heures de traversée
… mais je sais bien que c’est un chiffre instantané,
une minute plus tard il est remonté à 98 heures
et en réalité cela dépendra du vent.
Première
nuit de quart dans l’atlantique.
Durant l’après midi, pour équilibrer le
bateau, et surtout éviter les départs au lof
éprouvants pour le pilote, j’avais eu l’idée
de hisser le solent et de le border sur tribord pour se rapprocher
du vieux principe des trinquettes jumelles. C’était
très efficace, le solent était tantôt
gonflé en ciseau, tantôt légèrement
à contre pour ramener l’étrave au vent
arrière.
Au coucher de soleil, la vitesse ayant baissé, j’ai
établis la grand voile sur bâbord, tout en continuant
de garder le solent, ce qui nous a permis de filer sans aucun
départ au lof.
Vers 23 heures, le vent ayant tourné plus nord, j’ai
dû border les voiles. Au lieu de rentrer le solent,
je l’ai réglé pour obtenir un écoulement
laminaire des trois voiles et cela semble efficace, la vitesse
étant remontée nettement au dessus des 7 nœuds
sans que le pilote ne donne de signe de fatigue.
A minuit, il ne restait que 473 miles au compteur.
La veille nocturne est un vrai plaisir avec l’équipement
de la RozAvel. Le radar AIS se révèle un complément
parfait du radar classique. Le fait de connaître pour
chaque bateau sa vitesse et son cap permet de contrôler
de manière beaucoup plus performante les risques de
collision. L’alarme du détecteur radar associée
à celle de l’AIS éveillent l’attention
et permet de visualiser les cibles sur l’écran
du radar. La seule raison de quitter la table à carte
pour sortir dehors devient le plaisir de regarder, de reconnaître
les étoiles. Voilà tellement longtemps que nous
n’avions plus conversé ensemble ; bien sûr
j’avais continué de parler à la polaire
entre ses deux chariots et avec le W de Cassiopée en
ligne de mire, mais j’avais perdu de vue le carré
de Pégase, et la chèvre avec ses deux chevreaux
… je sens que tout ce petit monde va recommencer à
se peupler, et j’adore pouvoir nommer chacun par son
nom. Ce soir c’est Jupiter qui était la reine
de la fête, elle m’a même laissé
voir une (voire deux) lune(s) dans les jumelles.
Jeudi 2, vendredi 3, samedi
4 octobre 2008 Le temps n’existe plus, il n’y
a plus que les moments. Le moment de la cuisine, celui de
la météo dont je ne conçois plus trop
l’importance ici, celui de l’apéro, celui
du repas pris dans le cockpit (plus confortable quand le bateau
roule) ou dans le carré (plus chaud quand le vent a
fraîchis), celui du café avec les carrés
de chocolats, celui de la couchette où je passe un
grand nombre d’heures.
Les jours défilent comme les miles sous les quilles,
laissant d’innombrables heures pour lire, mais aussi
et surtout pour contempler la mer toujours changeante. J’aime
le bercement de la houle atlantique, j’aime sentir l’étrave
faire des S sous la conduite du pilote, escalader la lame,
ou plutôt se laisser monter par elle puis redescendre
en surfant parfois en diagonale avant de se faire rattraper
par le creux suivant.
J’aime tous ces bruits qui signent l’avance du
bateau ; j’aime ce vent qui forcit parfois et me conduit
à prendre un ris ou même rentrer la grand voile.
Ce que j’aime surtout, c’est quand le soleil est
là et que je peux m’allonger sur le banc du cockpit
en me laissant caresser par ses rayons et bercer par la mer.
Et j’ai des envie de cuisines : Il y a de multiples
façons de préparer le thon, et si l’équipage
s’en lasse, moi j’ai toujours plaisir à
profiter de ce bel animal qui s’est immolé pour
nous.
Mon esprit vole parfois vers tout ce que je dois
entretenir sur le bateau, vers toutes les petites améliorations
que j’ai envie d’y apporter. Je crois que je vais
revenir seul à Madère pour le simple plaisir
d’y bricoler !
Les rencontres sont très rares en haute mer,
et grâce aux outils modernes qui veillent sur l’horizon
je m’accorde de très longues nuits, entre coupées
d’un petit tour à la table à carte, soit
pour vérifier une alarme, soit simplement pour annoter
le journal de bord.
Ce matin, ce n’est pas un poisson volant mais
une sèche que je retrouve sur le pont : Elle a fini
dans notre assiette, pas mauvaise du tout.
Les miles ont défilé sur le GPS, et
même si la vitesse est en train de diminuer, l’arrivée
à Porto Santo est prévue pour cette nuit. L’équipage
attend cette arrivée avec impatience, mais je dois
avouer que moi je serais aussi heureux de poursuivre ainsi
des jours et des jours …
Ce soir, je sors comme toujours pour admirer le coucher
du soleil. Les couchers de soleil en mer sont une des plus
belles merveilles du monde. Celui ci n’avait rien de
fabuleux, mais il nous cachait un secret : Au moment précis
où le soleil s’est noyé, il a fait apparaître
dans son axe les contours d’une île. Madère
s’est révélée à nous avant
que la nuit ne tombe.
Avec le GPS, nous n’avons plus les vieux charmes
du sextant, mais c’est tout de même merveilleux
après 4 jours et trois nuits sans aucun repère.
Dimanche 5 octobre 2008 A 3 heures du matin, nuit du samedi
au dimanche, l’ancre se pose comme prévu devant
la plage de Porto
Santo.
Au lever, après une bien agréable baignade,
cap sur la marina installée dans le port marchand.
Nous sommes très bien accueillis et le chantier naval
peut sans problème sortir la RozAvel et l’héberger
plusieurs mois. Toutes les conditions espérées
sont donc réunies, Porto Santo est adoptée.
Petite île dépendant de Madère.
Marina très sympathique, chantier avec possibilité
de laisser le bateau à terre. C'est exactement ce dont
j'avais rêvé. La premier arrêt du tour
du monde se fera donc ici.